top of page
Rechercher
  • Photo du rédacteurThierry Vimal

Homo surfer ecroulis

Recevant moult congratulations

après insomnies,

stress

catharsis à la barre,

je n'eus plus aucune attention

à accorder

à la jeune femme

qui m’y succéda.


Une phrase me suffit

cependant

pour la catégoriser.

J’entendis,

dans ses t en tch

dans ses d en dj

qu’elle n’avait

ni mon vocabulaire

ni mon deuil

et une peur immense

de la Justice

si haut dressée.


Jeune, belle,

oui

elle vivait une de ses plus grandes heures

un de ses plus grands courages

depuis l’été 2016.


Sa phrase parlait

de la poussette écrasée

aussi quittai-je

derechef

la salle d’audience.


Jeune femme,

Sur toi le salut et la paix.

Sur moi ?

Non, pas la honte,

je m’y refuse.

Mieux vaut déposer seule

que mal écoutée.


Schindler aurait pensé :

– à cela près que cette chronique

ne sauve personne

ou si mal –

il faudrait tous

les entendre.

Tous

les chroniquer.

Aucun n’est plus important

qu’un autre.

Chaque partie civile

venue à la barre

prendre en charge le récit de son calvaire

mérite sa chronique.


Dieu ! qu’il serait malhonnête

pas corporate

de la part d’un des leurs

d’envoyer

des stagiaires

des reporters.


Mais trop nombreux

ils sont.

Choisir.

Qui ?

Comment ?

Juste les copains ?

Au hasard ?

À l’humeur ?

Celui-ci non, en tout cas :

pas assez original

dans sa souffrance.

Pas assez

singulier.

Ne fait pas l’affaire,

littérairement.


Et celle-là !

Encore une dans la jérémiade !

Pas sélectionnée.

Même pas qualifiée.

Lui, quand même, mérite, le pauvre.

Et cet autre… il a… ?

sauvé un enfant ?

y laissant soixante pour-cent

de validité ?

Ah ça oui alors !

Dans ma chronique,

ça-va-faire-un-effet-bœuf !

(Expression empruntée

je dois l’avouer

à tel patron déchu

de grande fédération de victimes

– il ne sera pas dit ici

lequel des deux.)


Me voici

plus puissant

qu’un jury de Goncourt !


Comment c’était, aujourd’hui,

les témoignages ?

demandai-je à un proche

– car j’osai faire relâche.


Bis repetita

me répondit-il.


Bientôt, même,

le score de lecture

de ces chroniques

nous le chuchotera,

à tous,

amis lecteurs :

Bis repetita.

"Un peu de renouvellement,

merde !"

me braillerez-vous tantôt,

me rassurant

quant à mon ambition

de vous faire vivre

une expérience.


Ne vous inquiétez pas :

j’ai des surprises

au frais.


Pour ceux qui penseraient

que tout est rapporté ici :

en aucun cas.

Pas du tout.

N’allez pas croire ça.

Le faire serait irresponsable.

Vous n’imaginez même pas.


Mentionnons, aussi,

celles et ceux

qui ne tiennent pas à être

chroniqués ici.

Telle maman,

tutoyant depuis la barre

son enfant défunte

pour lui dire

combien il est devenu dangereux

d’aimer deux petites sœurs,

n’apprécierait pas,

m’a-t-il semblé,

que je développe.


Son père mène la charge héroïque

devant le Président,

il a les mains sur ses poches

laissant croire qu’elles sont dedans

alors que non.

Malin, va !

Sans note

il raconte

et râle,

proteste.

Les frais de voyage

sont mal remboursés

laissant des victimes

sur la touche.

il est le premier à le dire

et il fallait.

Bien joué.



Choisir donc,

disions-nous,

qui croquer,

au gré des audiences.

Des humeurs.

Des capacités psychiques.

Physiques.

Et puis…

grouper.

Je m’étais juré que non,

et voilà,

je groupe.


Nous avons vu

des tables familiales

privées d’un membre.

D’autres, où l’un dîne désormais seul.

Parfois, le ratio morts survivants

est équilibré.


Qu’il me pardonne,

Homo surfer ecroulis

ces mots sont prêts

depuis son témoignage

deux, trois semaines plus tôt.


Il conduit un bateau

qui tracte des parachutes

ascensionnels

à Nice,

en saison.

Son squelette ressemble,

paraît-il,

à une poterie recollée.


À la barre, il est bien vêtu,

mais l’on l’imagine volontiers

en tongs et chemise ouverte

son bateau à moteur Riva

banquettes cuir

amarré

à l’île de la Cité

sous la statut d’Henri IV.


Il dit :

J’ai fait bifurquer ma famille

sur le chemin de la mort

en lui disant

« Passons par là ».


D’autres sauvèrent la leur

en prononçant les mêmes mots.


Force est de constater

au gré des jours

que la notion

de chance ou de hasard

est insupportable.

L’amour pour les défunts

mystérieusement

va de pair avec

un besoin d’être responsable

partiellement

de l’horreur.


Le même non hasard

la même non chance

la même lâcheté

font qu’il est à la barre,

et pas sa mère, ni son père

ni son petit frère.


Parmi les vivants

son épouse

sauva l’enfant dans son ventre

mit son homme en sécurité

s’occupa aussi d’une sœur

et d’autres encore.


La promenade est jonchée de draps blancs

jusqu’à perte de vue

décrit-il.

Il y travaille toujours.

Tout l’été,

toute la journée,

son itinéraire

sur l’eau

est parallèle

à celui du camion.

À 300 mètres du trottoir.


La petite née,

il l’abandonna avec sa femme

« sur le côté de sa vie ».

Si efficace le soir du 14,

elle, à présent, a peur.


Trop peur de se perdre

les uns les autres

dans un nouvel attentat.

Alcool, drogue,

couteaux.

J’aimerais pleurer.

La petite ? Elle va bien. Pour l’instant.


Il quitte l’audience,

retourne sans doute

à la barre

de son bateau :

Seine, Havre, océan, Gibraltar, Nice.

Vents contraires

courants contraires

tractant un parachute

de trois cent mètres de diamètre.

415 vues2 commentaires

Posts récents

Voir tout

LEDA

2 Comments


Guest
Oct 08, 2022

Rituel du soir: lire les live tweets de Charlotte Piret, et après, et seulement après, lire votre chronique.avoir l’impression d’un moment de communion avec ceux qui ont souffert. Penser à eux..quel immense gâchis cet attentat. Le pire qui ai eu lieu et pourtant a peine en entend-on parler.

Like

Guest
Oct 07, 2022

A chaque lecture, crampes à l'estomac, cœur serré, souffle coupé, à chaque chronique, intensité, force, rage. A chaque chronique Émotions, Sens, Bienveillance, Amour

Like
bottom of page