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  • Photo du rédacteurThierry Vimal

NOS ÉTOILES CONTRAIRES


Señorita

ce matin je t’ai vue

sur un grand écran

insonore

te faire tamponner

par le camion.


En vérité, je ne t’ai pas vue,

mais j’ai bien dû te voir.


Vingt minutes avant le film

tel adjoint à la culture

de telle festivité littéraire

m’avertit au téléphone

que la Préfecture me classifiait

sujet sensible,

exigeant à mon endroit

une protection policière.

Le mot fatwa fut prononcé,

puis la phrase

surtout n’en parle à personne

avant demain.


Je promis,

et appelai aussitôt mon avocat.

Qui peut exiger

que l’on taise la PEUR,

la vraie de vraie

la bonne vieille du 14 au soir ?

Elle remonta

de l’abîme tripal

où elle demeure

à jamais tapie

ainsi que le voulut

Mohamed Lahouaiej Bouhlel.


Ensuite,

le fameux visionnage

balaya cette peur-là

à coups de calandre

pour quelque chose

de pire encore,

augmenté de dégoût,

de haine,

de désespoir.


Cherchant un coin calme

mes pas, facétieux,

me conduisirent

forum des Halles.


Mon éditrice m’informa alors

qu’ayant manqué son avion

elle n’honorerait pas

notre rendez-vous du soir.

Dommage !

Par vocal

dont l’usage me devient pathologique

je la prévins

des conditions policières

dans lesquelles peut-être

bientôt

assis derrière un stand

il me faudrait incarner

sa marque et la mienne

auprès de nos lecteurs.

« Mince, me répondit-elle,

comme ça doit faire peur ! »


(J’oubliai, bien sûr,

l’épineuse question

de la publication papier

de certain travail personnel

invendable

inclassable

plus ou moins poétique

et assez teigneux.)


Boulevard du Palais

Pont Saint-Michel

les gens avaient

de drôles de tête

comme si je marchais

dans un grand asile.

Les gens sont étranges

quand on est un étranger

les visages paraissent laids

quand on est seul.


Montant le Boul’Mich’

vers ma cellule d’abbé,

sans être sûr

de vraiment y aller

je vis

dans un bac rouge

de livres d’occasion

sis sur le trottoir

du fameux Gibert

Joseph,

dépassant,

en tête de sa rangée,

TON livre,

Señorita.

Celui que tu lus huit fois

Nos étoiles contraires, John Green,

dans la même édition brochée.


Là comme ça

devant moi

dans ce bac rouge.

En premier.


J’attendis poliment

un peu longtemps

qu’une jolie vieille dame

en forme de libellule

se déplace

pour photographier le bac.


J’envoyai l’image à Maman

puis décompensai

formidablement.


Dans la rue,

devant les gens.


Je me précipitai

dans un étroit espace

entre un maigre platane

une boîte aux lettres

et la circulation de pointe.


Cris stridents

d’un porc qu’on étoufferait

sous un coussin,

modulés en braiements

rauques

borborygmes non répertoriés

de toutes fréquences

soulagés de reniflements

interminables.

Tâcher d’expulser

par la bouche

les oreilles

tous ces organes

où la douleur se niche.


Ne souhaitant recevoir

– ni surtout refuser –

le moindre secours

je chaussai mes lunettes noires

et repris ma route

grognant hoquetant

râlant caquetant

un raclement sourd

parfois débloquant

la voie rhinopharyngée.


Faites de l’aïkido.

À aucun moment

mes poings

ni mes épaules

ni mon dos

ni mes orteils

ne se crispèrent.

Bravement

ils prirent en charge

la sécurité de la manifestation

veillant à ce que chaque intervenant

mâchoires, dents, langue,

cordes vocales, poumons,

puissent, à cœur joie,

perdre tout contrôle

toute dignité,

à la seule fin de protéger

là-haut

tout en haut de l’édifice

l’encéphale

menacé d’embrasement

puis grillage en black-out

irréversible.


De black-out il y eut,

sans doute, un soupçon,

car tout à coup,

au vent frais du Luxembourg,

frémissaient

des potées de fleurs roses.

Tout près

Sainte-Geneviève

non, Jeanne d’Albret,

reine de Navarre

priait pour moi

et pour vous tous.


Señorita

Rends-moi la grâce

dont on me déposséda.

MA grâce

de l’été 2016

quand parfois

dans l’œil du cyclone

je faisais UN

avec toutes les créatures.

Moments bénis où je ne fus

que compassion

pour celles qui disaient

la mauvaise chose

ou s’excusaient

d'avoir dit la bonne.


" Mon père ! dit-elle.

Est-il juste

de reprocher aux gens

de n’être pas à la hauteur

de ce dont personne

ne peut être à la hauteur ?

– à moins que les faits

ne l’y contraignent.


Tu n’es à la hauteur de ÇA,

mon père,

que parce que tu le dois.

Crois-tu vraiment valoir mieux ?


Fiel, mon père,

fiel fiel fiel

ta chronique n’est que fiel !

Ta stratégie

de survie par le fiel

ne vaudra qu’un temps

dont la fin doit venir.

Retirer délicatement la poche de fiel.

Cesse la production.

Liquidation totale du stock.

Programme sur cinq ans :

raisonnable. "

Parole de la Señorita.


Oui Señorita

il est de toute première instance

d'essuyer ce fiel

qui me coule intarissable

dans les yeux.

J'en suis si aveugle

que quand ton doigt me montre un livre,

imbécile, je regarde le livre !

Lavons mes yeux

que je voie

clair et immédiat

– non pas deux heures plus tard –

qu'après cette rude journée

ce petit livre

dans ce bac rouge

c’est ton doigt qui me caresse

ton coude qui me bourrade

ton amour qui me sourit.


Décompensation terminée

marcher au soleil

tous les visages sont beaux.

GLOIRE.


Baisers à Jean-Pierre Duport,

qui le lendemain

fut un autre livre dans un bac rouge.


Question besoin de protection policière :

erreur, confusion, désolé, blabla

tout va bien.






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1 Comment


Guest
Sep 20, 2022

Votre texte est tout simplement magnifique, merci.

Je partage votre peine.

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