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  • Photo du rédacteurThierry Vimal

MAIS OÙ EST M. BOUSFIHA ?

Dernière mise à jour : 27 nov. 2022

Trois coups de crayon

du Président Raviot :

M. Bousfiha

27 ans aujourd’hui

le soir qu’on sait

était avec sa jeune sœur

à peine majeure

et ses parents

sur la Prom.


Les deux parents, tués,

étaient handicapés.


Le père,

ingénieur

en fauteuil roulant

– myopathie.


La mère,

hémiplégique,

côté droit, est-il précisé,

bénévole

Association française

contre les myopathies.


Après le feu d'artifice

M. Bousfiha

laisse mère et sœur

sur le trottoir qu’on sait :

pousser déjà son père

jusqu’à la voiture.

(Remettre le fauteuil dedans,

c’est long.)


Mais s’ils se perdaient ?

M. Bousfiha se ravise.

Allons-y plutôt ensemble.

Quelques pas vers sa mère

et sa sœur

quand paraît

le camion qu’on sait.

Il vise son père.


Les victimes témoignent

nombreuses :

jamais elles n’oublieront

le bruit du corps de leur proche

happé sous la calandre.

M. Bousfiha, lui,

dans sa mémoire,

a

un bruit métallique.


M. Bousfiha pose doucement ses mots,

détache les syllabes,

prononce les E du milieu

aucune variation

aucune émotion

et pourtant

ce n’est pas froid.

Ni chaud ni tiède.

Aucune indication

ne peut être ici donnée

sur la température intérieure

de M. Bousfiha.


Il dit nous parler

de la mort de ses parents

sans ressentir

aucune émotion.

Ces parents aimants.

Qui ont toujours tout fait pour eux.

Veut-il dire

que leur mort est injuste ?

Qu’il voudrait

qu’ils fussent encore là ?

Alors, il y a bien émotion,

quelque part !

Ou pas ?


Mais où est donc

M. Bousfiha ?


Il a grandi auprès d’handicapés.

Mentaux, parfois.

« Ce sont des personnes spontanées ».

Il s’occupait beaucoup de son père,

quant à la relation à sa mère

il la décrit fusionnelle.

Dix ans avant l’attentat,

la famille avait acquis une maison.


Ils se sont retrouvés,

hasard,

près de Nice,

devant une affiche :

Prom Party.

Et si on y allait ?

Photo des quatre,

le jour même,

avant le départ.

Dernière photo de son ancienne vie.

Nous avons tous

à la barre

une dernière photo

de notre ancienne vie.


M. Bousfiha est-il

du peuple des coupables

ou des heureux ?

Mitigé.

Culpabiliser lui est

compliqué.

Il pousse sa sœur d’un côté,

elle survit,

sa mère de l’autre,

elle meurt.

Comment aurait-il pu deviner

le bon côté ?


Son père,

dans le fauteuil :

bon bah c’est un fauteuil.

Trop lent,

faible,

il n’était pas jouable

de le sauver.

Mais il aurait dû

essayer quand même.


Un peu de M. Bousfiha,

donc,

tout de même,

semble se trouver

avec nous tous

dans la culpabilité.


Où est leur mère ?

M. Bousfiha

se réfugie avec sa sœur

dans un appartement.

Sa sœur tombe

entre sommeil et coma.

Il regarde la télévision.

Il appelle ses deux familles

– il est plus attaché à l’une

qu’à l’autre.

L’hôtesse qui les abrite

refuse de les laisser s’en aller

à la MAV

– Maison d’Accueil des Victimes.

Ils insistent.

Là-bas

épuisée

sa sœur s’endort encore.


Le jour même

M. Bousfiha

la raccompagne à Grenoble.

Il reste là-bas

attendant des nouvelles de sa mère.

18 juillet, nuit, téléphone :

je pense qu’on a identifié votre maman.

On pense.

Sans plus.

Il fonce à Nice,

M. Bousfiha.


Décès confirmé le 19 au matin.

Il prévient à sa sœur

bien obligé.


Où est M. Bousfiha ?

Dans le regret ?

Pas beaucoup,

un petit peu.


Je suis seul et c’est comme ça,

dit-il,

appliqué, détaché

– on dirait qu’il présente

un film d’auteur

au cinéma de Minuit.

C’est ce qu’il appelle

le déclic du 19 juillet :

Son âme est partie,

sa mère le récupère,

le remet dans ce monde

– qu’il se débrouille.

Ce n’est pas sa vie, dit-il

Il se considère

né sans parents.


Alors à qui est la vie

de l’homme qui nous parle ?

Et où est donc celle

de M. Bousfiha ?


Ses parents furent enterrés

au Maroc

– merci au roi Mohamed VI

qui prit à sa charge

trois jours de funérailles

– 1500 personnes

dans la maison

des grands-parents.

« Chez les musulmans

les martyrs n’ont pas de jugement,

tout se passe bien pour eux. »


Sa sœur devait s’installer

pour classe prépa

à Orléans.

Il l’aide.

Souvent, ils se disputent.

M. Bousfiha pense

qu’ils vont rester soudés.

Non.

« Ma sœur a opté

pour une autre résilience. »

Il ne nous est pas dit

quelle est la première.

Ils doivent se séparer, pense-t-elle.

Ils n’ont plus la moindre relation.

Cette famille a disparu

conclue-t-il.

La photo des quatre

n'a-t-elle plus aucun sens ?

Pourtant

quelque part

là où se trouve M. Bousfiha

quelqu’un est allé l’afficher

sur son fond d’écran.


M. Bousfiha

organisa la fin de ses études

fut diplômé ingénieur

obtint CDD puis CDI.

– dans la salle

personne ne doute

que M. Bousfiha soit bon

dans tout ce qu'il fait.

Ses parents l’ont

butté (buté ? – mon cœur balance)

aux études,

mais pas du tout

au monde du travail.

Il n’y est pas à l’aise.

Il n’a pas l’impression de travailler.

Les congés lui sont insupportables.

Un jour,

un ami cher fait un arrêt cardiaque.

Il file rejoindre son chevet.

Son manager l’appelle :

"Où es-tu ?"

M. Bousfiha est parti

sans prévenir personne.

Il ignorait

qu’il fallait.


« Tu vas avoir un impact sur ton salaire »

le prévint-on,

ce qui, dit-il, le fit rigoler.

Et le voici qui rigole à nouveau

à la barre.

Un impact sur son salaire.


Il parle de la maison familiale

qu’il entretient.

Il l’habitera,

peut-être.

Sur le lit de ses parents

son diplôme d’ingénieur

non signé.

Ici, fut,

ce qu’il eut de plus précieux dans sa vie.


Qui donc à cette barre

est en mesure de parler de

précieux

Serait-ce…

M. Bousfiha ?


M. Bousfiha demande sa compagne

en fiançailles.

Quelques jours plus tard

son grand père meurt.

Alors,

il quitte cette femme.

Sans raison.

Il n’a pas à se justifier.

Il ne l’aime plus.

Du jour au lendemain.

C’est la vie.


La joie étant à même

de basculer dans l’horreur,

"j'ai renoncé à la joie."


Dans son nouveau référentiel

plus rien n’est grave.

Des trucs l’embêtent, certes,

mais de grave,

rien.

Si quelqu’un entre dans la salle d’audience

et tue tout le monde

il constatera

c’est tout.

Sans peur.


Contrairement à tous les autres témoins,

lui,

en lieu clos,

ne cherche pas les issues de secours.

Il ne se méfie pas des camions.

Évidemment non :

qui sauverait-il ?

M. Bousfiha n’a pas d’enfants.

et plus de sœur.

L’enfant c’est lui

il n’a pas été sauvé

ou juste un peu plus

que ses parents.


Nice ? n’existe plus.

Rayer une ville de la carte du monde

n’a pas le moindre impact.

Ça ne change rien.

On vit très bien sans Nice.


En souffrances endurées

pour la Señorita

l’expert psychiatre m’octroya

4,5 sur 7.

Mon frère, oncle de la Señorita,

qui ne vit ni la Prom,

ni son dernier souffle,

obtint 5.

M. Bousfiha, lui,

eut 2.

"Que faut-il,

demande-t-il,

pour obtenir 3 ?"


D’où vient cette interrogation ?

De l’intellect comparateur

curieux

d’un ingénieur ?

Ou d’un sentiment profond

de colère,

d’injustice ?

En tout cas, elle vient

de M. Bousfiha.


Il a une grande capacité de résilience

lui a -t-on dit

au Fonds de garantie.

Pas le moindre syndrome

de stress post-traumatique.

Comprenez : une santé mentale éclatante

qui ne justifie pas d’indemnisations.


"De toute façon,

juge M. Bousfiha

c’est de l’argent sale,

comme celui des dealers

et trafiquants d’armes."

Pas accord avec vous !

Parlons-en bientôt,

si vous voulez.


Quand fut soulevée

telle question d’indélicatesse autopsique

d’abus de coups de sécateurs

d'enfrigidations

et qu’il se découvrit concerné,

d’où vinrent les larmes

de M. Bousfiha,

s'il se fout de tout ?


M. Bousfiha

préfère éviter ce sujet,

il protège

sa famille.

Beaucoup de M. Bousfiha

est au Maroc

avec sa famille.


Il n’attend rien de ce procès.

Il lui est égal

que les accusés

soient condamnés ou non.


Si M. Bousfiha n’en attend rien

où est-il,

tandis qu’un autre

est présent chaque jour

dans la salle d'audience ?

La Cour lui pose la question.


C’est qu’il se doit,

explique-t-il,

de parler à toute personne

montée à la barre.

Il ne voit pas de psys.

Il ne veut s’adresser

qu’à des personnes

qui ont vécu cela.

De chaque témoignage

il recueille au moins dix secondes

très précieuses.

Oui,

ce procès lui fait du bien:

c’est la première fois

qu’il pense à lui.


Acte unique, à ma connaissance,

à la barre,

depuis le début des témoignages :

M. Bousfiha

bâille.


Il s’adresse

aux victimes psychologiques,

à leur sentiment

d’illégitimité.

Il leur dit toute sa considération.

Je m’associe à ses paroles.


Plus tôt, il avait dit aux magistrats :

"la vision du corps de mon père

dans un état que je vous épargnerai"

Qui donc décide

d'épargner la Cour

puisque M. Bousfiha vit désormais

dans l'indifférence

quant aux sentiments

des non impactés ?

Ou bien en est-il

au contraire

indissocié ?


Autant que nous,

M. Bousfiha ignore

où a bien pu passer

M. Bousfiha.



Ce n’est pas parce qu’on dispose

d’une plume

d’une bonne place aux audiences

d’un certain regard

d’une petite expérience

qu’on peut chroniquer

facilement

n’importe quel instant

de ce procès.


Peut-être M. Bousfiha me trouvera-t-il

à tort

à raison

à côté de la plaque.

Il s'en foutra,

sans doute.

Ou bien pas ?


Je n'ai rien compris.

J’ignore où est

M. Bousfiha.

J'écris quand même.

Il me rappelle

certain fils

nommé Emilio.


Bonne journée.


Pensées pour Samuel Paty et ses proches.

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